La Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest a tranché : face à l'Alliance des États du Sahel, ce sera un front unique ou rien. Réunie à Lungi, en Sierra Leone, l'organisation a acté un format unifié de négociation avec le Mali, le Burkina Faso et le Niger, et proscrit les accords bilatéraux que certains de ses membres avaient commencé à explorer avec les trois capitales sahéliennes.
Éviter que le retrait n'entraîne l'effritement
Le raisonnement de la CEDEAO est défensif. Depuis la notification de retrait des trois pays sahéliens et l'entrée en vigueur effective de leur sortie, l'organisation cherche à éviter que la relation avec ses anciens membres ne se fragmente en une série de discussions parallèles, chacune conduite selon les intérêts particuliers d'un État côtier.
Le risque est identifié depuis longtemps : plusieurs pays voisins entretiennent avec Bamako, Ouagadougou ou Niamey des relations bilatérales anciennes et parfois vitales — approvisionnement en hydrocarbures, transit portuaire, coopération sécuritaire. Laisser chacun négocier pour son compte reviendrait à vider de son contenu la position commune, et à réduire la capacité de l'organisation à obtenir des contreparties sur les dossiers structurants.
L'organisation a donc choisi de centraliser. Toute négociation sur la circulation des personnes, les régimes douaniers, la libre-circulation des marchandises ou la coopération sécuritaire devra passer par le format communautaire. Reste à savoir si cette discipline sera respectée, tant les intérêts nationaux divergent au sein d'un ensemble qui compte des économies littorales et des pays enclavés.
Un dégel prudent, engagé par la présidence sénégalaise
Cette fermeté procédurale contraste avec le mouvement d'ouverture engagé sur le plan politique. Le chef de l'État sénégalais, à la tête de la présidence tournante de l'organisation, avait choisi Bamako comme destination de son premier déplacement, un signal délibéré adressé aux autorités maliennes après des mois de tension.
Cette démarche traduit un constat pragmatique : les trois pays de l'Alliance représentent une part substantielle du territoire ouest-africain, contrôlent des corridors essentiels et font face à une menace armée qui ne s'arrête pas aux frontières. La rupture totale n'est dans l'intérêt d'aucune des deux organisations, et surtout pas dans celui des populations frontalières.
Les trois États sahéliens ont d'ailleurs maintenu leurs frontières ouvertes aux ressortissants de la CEDEAO, en dépit du retrait. Cette continuité de fait constitue le socle sur lequel une relation nouvelle peut se construire — à condition que les questions douanières et tarifaires, autrement plus techniques, trouvent une issue.
Les dossiers qui bloquent encore
Trois chantiers concentrent les difficultés. Le premier est tarifaire : la sortie de l'union douanière ouest-africaine implique en théorie le rétablissement de droits de douane sur des flux jusqu'ici exonérés, ce qui renchérirait des produits de première nécessité de part et d'autre. Les deux blocs ont, pour l'heure, largement suspendu l'application stricte de ce principe.
Le deuxième porte sur les institutions communes : banque régionale d'investissement, organismes techniques, mécanismes de règlement des différends. La répartition des actifs et des engagements suppose des arbitrages financiers qui n'ont pas été soldés.
Le troisième est sécuritaire, et c'est le plus urgent. Les groupes armés qui opèrent dans le Sahel central étendent leur pression vers les zones frontalières des États du golfe de Guinée. Aucune des deux organisations n'a intérêt à ce que le partage du renseignement et la coordination des opérations pâtissent d'un différend institutionnel. Pour les pays du bassin du lac Tchad, Cameroun compris, cette recomposition régionale mérite d'être suivie de près : elle dessine l'architecture sécuritaire des prochaines années.